Production Rideau de Bruxelles

Une laborieuse entreprise

Hanokh Levin

"Au début, j’ai mangé du poulet chez ma mère, ensuite, j’ai mangé du poulet chez ma femme, je mangerai encore quelques portions de poulet à l’hôpital, et puis je me coucherai, immobile, et je me reposerai, enfin sans poulet ! Voilà la biographie de Yona Popokh."

 

 

REVUE DE PRESSE

CRITIQUE ***

FÉROCE ET JOUISSIF

(...) Avec "Une laborieuse entreprise", c'est d'une autre forme de conflit, terrain plus intime mais non moins miné, dont traite l'auteur : la scène conjugale. Pendant une nuit, un homme et une femme, usés par le temps, la routine et la vacuité de leur existence, vont s'essayer à la rupture. Bien sûr, on pourrait se dire qu'un peu plus d'une heure d'échanges maniaco-dépressifs entre deux adultes aigris a de quoi faire fuir le plus motivé des spectateurs mais l'écriture d'Hanoch Levin, trois comédiens épatants et une mise en scène nerveuse, en fait une tragicomédie d'un glauque fabuleux. 

Philippe Vauchel avec sa bouille ronde, son physique de Monsieur Tout-le-monde et sa démarche de distrait gaffeur se coule à merveille dans la peau de Yona, parfait raté qui raisonne sur la débâcle conjugale. C'est décidé, il quitte sa femme, cette plaie, cette enclume, ce boulet. Mais c'est sans compter sur l'acharnement désespéré de Leviva, l'épouse, jouée par une Anne-Claire d'un comique cruel. Bouillonnante d'hystéries contradictoires et prête à toutes les humiliations, elle s'agrippe, moins par amour que pour donner un sens aux 30 ans qu'elle considère avoir gâché pour lui. En tee-shirt usé et chaussettes de laine tue-l'amour, elle attaque sans vergogne les attributs peu vigoureux de son mari. Lui, chauve et bedonnant, se fiche du chagrin de sa femme. Tous deux, d'un glacial terrifiant, déclenchent l'hilarité, un peu jaune, du public. On dirait du Feydeau acide. Et quand un voisin célibataire et encombrant (Benoît van Dorslaer) débarque pour déverser ses propres seaux d'amertume, c'est la solitude qui prend le relais dans ce tableau peu reluisant de l'existence. 

Catherine Makereel in Le Mad 28/04/2010
 

Une scène de ménage tellement énorme qu’elle dépasse le petit vaudeville du quotidien pour s’apparenter au théâtre de la cruauté. La mise en scène de Christophe Sermet qui place le lit conjugal sur une sorte de ring permet d’installer visuellement le rapport de forces et de haine. (...)

Philippe Vauchel remplaçant au pied levé Bernard Sens, victime d’un accident, est prodigieux de présence physique. (...)

Christian Jade in www.rtbf.be 30/04/2010  

 

Couple au scalpel

Christophe Sermet met en scène Une laborieuse

entreprise d'Hanokh Levin au Rideau de Bruxelles :

l'intelligence du plateau travaille la comédie noire de

l'humanité. Une perle "comédie noire" de l'écrivain

israélien Hanokh Levin [...]. Sa langue, d'une

efficacité redoutable, ciselée, économe, est un

cadeau aux comédiens et ceux que dirige

Christophe Sermet en distillent le suc, du corps et

de la voix, osant la nuance, la poésie, jusque dans

les éclats. Ils refoulent la caricature dans ce

déferlement tragique et drôle. [...]Du grand art d'un

metteur en scène, associé au Rideau de Bruxelles.

Michèle Frich, Le Vif L’Express 07/05/2010 

 

 

[....] Une laborieuse entreprise n’est pas une énième

comédie sur un couple en crise, elle dépasse le

burlesque pour aller voir au-delà, ce qui se cache

derrière toute cette haine parce qu’il faut bien parler

de haine. Interrogation métaphysique ? Peut-être, en

filigrane en tout cas... Le couple n’est-il pas la

meilleure invention pour apaiser l’angoisse mais

n’est-il pas aussi le révélateur de nos échecs ? De

l’inadéquation entre nos aspirations et les moyens

que nous mettons en œuvre pour les réaliser ?

Cela dit on rit énormément mais souvent jaune je

vous préviens ! L’humour d’Hanokh Levin est féroce,

même les procédés classiques du comique à

répétition font mouche, tout se coule dans une

écriture très serrée, des dialogues incisifs.

Christophe Sermet confirme ici son talent de metteur

en scène. Un rythme implacable, une très ingénieuse

utilisation de l’espace et une excellente direction

d’acteurs. On ne tombe jamais dans la caricature. Il

est vrai qu’on a affaire à 3 magnifiques acteurs,

Anne-Claire, Benoît Van Dorslaer et Philippe

Vauchel, à la fois odieux et pathétiques... bref des

êtres humains tout simplement !

Dominique Mussch, Musiq3 – RTBF 30/04/2010 

 

 

S'aimer, c'est regarder ensemble dans la même direction

Le couple comme lieu d'affrontement m'intéresse. Le couple, cet étrange équipage. Je l'avais déjà exploré dans Vendredi de Hugo Claus. La scène de ménage vieille comme le monde (de Médée à Qui a peur de Virginia Woolf...) est forcément existentialiste, voir métaphysique. Du moins on peut l'explorer sous cet angle. Dépasser le burlesque (l'humour de Levin est là, de toute façon, il survivra, il est coriace), aller fouiller l'intimité de nos Adam et Eve démultipliés. Partir de l'idée que ce qu'ils se balancent à la figure durant cette nuit, autour de ce lit au bord duquel nous sommes conviés, ils n'auraient jamais imaginé se le dire un jour. À nous de tenter de trouver ce qui déclenche ce déferlement. Comprendre d'où peut venir la violence irréparable des mots de Yona. Voir où se niche la tendresse, forcément planquée quelque part, entre les draps glacés du lit ou les piles de vaisselle. Sentir à quel moment l'amour se frelate en haine. Envisager le mal que peut faire la sincérité...  (Christophe Sermet, dossier pédagogique, 2010)